Mar AdentroDe Alejandro Amenabar
Avec Javier Bardem, Belen Rueda, Lola Duenas
À la suite d'un accident dont il a été victime en 1968, Ramón Sampedro devient tétraplégique. Lui, le jeune marin fringant qui a fait le tour du monde, est désormais incapable de se mouvoir. Seule sa tête et un avant-bras ont été épargnés. Il reste cloué sur son lit pendant presque trente ans, avec pour seul horizon sa chambre. Ni mobilité, ni intimité. Il ne supporte pas d’imposer sa condition aux autres et se refuse tout droit au bonheur. Sa seule ouverture sur le monde est la fenêtre qui lui fait face. Malgré le soutien de sa famille, ces trois décennies lui ont permis de mûrir sa décision : Ramón ne pense plus qu’à en finir. S’entame alors un âpre combat pour le droit à l’euthanasie et à une mort digne ne compromettant pas ses proches.
Brillamment interprétée, soutenue par une bande-son royale, l'œuvre, inspirée d’une histoire vraie qui a divisé l’Espagne il y a presque dix ans, maîtrise habilement un sujet délicat sans jamais sombrer dans le sordide. Javier Bardem, magistral, campe un Ramón criant de vérité. Si le maquillage bluffant qu’il arbore contribue à renforcer l’illusion, c’est surtout la puissance de son jeu, tout en nuances et finesse, qui donne corps au personnage. Grâce à lui, on saisit tout le paradoxe caractérisant Ramón Sampedro. Celui d’un homme pétillant et apprécié de tous pour son humour ravageur et sa bonne humeur, mais constamment hanté par son désir le plus profond, celui d’échapper à sa condition grâce à la mort.
A la réalisation, Amenabar se veut sobre, privilégiant l'émotion. Parti pris payant, puisqu’il réussit à nous immerger totalement dans le microcosme Sampedro. Nous ne sommes pas spectateur de la souffrance de Ramón, de ses tourments et désillusions successives. On les vit totalement. Tout comme l’on rit de bon coeur de ses vannes hilarantes, de sa bonhomie, de son œil rigolard, de la merveilleuse complicité qui l’unit avec ses proches… De la même manière que l’on s’émeut du lien touchant et profond qui l’unit à Julia, son avocate lui ressemblant bien plus que l’on pourrait le croire au premier abord. Beaucoup d’attention est accordée à ceux qui forgent le quotidien de Ramón : Julia donc, mais aussi Rosa, la mère au foyer un peu paumée qui trouve en notre héros un confident et va tenter de lui redonner le goût de vivre ; Javi, son neveu, avec lequel il entretient une relation quasi-filiale ; José, son frère qui ne comprend pas son combat ; sa belle-sœur qui se dévoue corps et âme pour lui... Tous différents, fictifs ou réels, ces personnages sont autant de miroirs révélateurs du caractère et de la souffrance de Ramón, souffrance qu’ils ressentent également, bien sûr. On tombe en admiration devant l’abnégation de ces gens, tiraillés entre leur volonté sincère d’aider leur fils, frère ou ami, et leur peur de le laisser partir. Poignant.
Subtil, le long-métrage ne juge jamais la moralité de l’action et ne s’embourbe pas dans les méandres juridiques de l’affaire. Peut-être pourra t-on juste regretter une représentation un peu caricaturale (mais drôle) des opposants à l’euthanasie ainsi qu’une fin un peu crue, mais cela reste vraiment une paille vis-à-vis des qualités énormes du dernier Amenabar. Car peu importe notre opinion sur l’euthanasie, voici une œuvre intelligente qui traite brillamment, avec émotion mais sans voyeurisme, d’un sujet tabou et plus que jamais d’actualité. Un film qui traite de la mort donc, mais aussi et surtout de la vie.
Et cette œuvre est à l’image de celle de Ramón Sampedro. Lumineuse.
Kiwi